Addis-Abeba ou le théâtre des ambitions : Sonko en Grand Sherpa, Macky en fantôme diplomatique

À Addis-Abeba, au cœur du 39ᵉ sommet de l’Union africaine, la diplomatie africaine a pris des airs de farce tragique. Entre tapis rouges, sourires protocolaires et poignées de main calibrées, la scène ressemblait à un opéra politique où chacun chantait sa partition, faux parfois, fort souvent.

La participation du Premier ministre Ousmane Sonko n’avait rien d’une simple promenade diplomatique. C’était un baptême du feu. Un crash-test grandeur continentale. Trente chefs d’État, des regards en coin, des ego surdimensionnés et Sonko, costume bien repassé, posture de Grand Sherpa, prêt à gravir l’Himalaya géopolitique africain.

Sur le tarmac de l’aéroport international Bolé, les honneurs tombent comme une pluie tropicale. À peine débarqué à Addis-Abeba, Sonko prend du coffre. Il parle fort, il parle souveraineté, il parle rupture. Il distribue des slogans comme d’autres distribuent des cartes de visite. Le message est clair : le Sénégal nouveau est arrivé, et il ne vient pas demander la permission.

Représentant le président Bassirou Diomaye Faye, Sonko déroule sa doctrine comme un manifeste : autonomie économique, indépendance politique, repositionnement géopolitique. Trois piliers. Trois coups de marteau sur la table africaine.

Autonomie économique : on promet de se sevrer des bailleurs internationaux. Financement endogène, ressources fiscales, mines, agriculture tout y passe. Une Afrique qui se finance elle-même, dit-il. Une croissance autocentrée. Le rêve est beau. La réalité, elle, est têtue.

Indépendance politique : fini les injonctions extérieures, fini les télécommandes sécuritaires, fini les modèles institutionnels importés sous cellophane. L’Afrique doit écrire sa propre trajectoire, même si le stylo tremble encore.

Repositionnement géopolitique enfin : climat,assainissement, eau, commerce, gouvernance numérique, Sonko veut une Afrique qui pèse, qui négocie, qui impose. Une Afrique adulte, pas une Afrique assistée.

Cette rhétorique souverainiste, inspirée des vieux mythes panafricanistes remis au goût du jour, fait vibrer la jeunesse du continent. Elle sent la poudre, la rupture, la revanche historique. Mais derrière les slogans musclés se cache une question gênante : comment bâtir une autonomie quand les économies africaines respirent encore sous perfusion mondiale ?

Pendant que Sonko joue au bâtisseur de continent, un autre fantôme hante les couloirs du sommet : Macky Sall.

Son nom circule à voix basse, entre deux cafés diplomatiques. Sa probable candidature au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies fait bruisser les salons feutrés. L’ancien président sénégalais pousse ses pions à distance, loin du Centre de conférences, espérant un miracle diplomatique.

Au Sénégal, on ricane. Pour les uns, cette ambition onusienne ressemble à une tentative de blanchisserie politique à l’eau internationale. Pour les autres, c’est l’occasion rêvée de hisser un Africain au sommet de la gouvernance mondiale. Deux lectures. Un même malaise.Car le contraste est brutal.

D’un côté, Sonko, héraut d’une Afrique debout, qui veut rompre avec les chaînes invisibles de l’ère postcoloniale. De l’autre, Macky Sall, symbole d’une quête de reconnaissance globale, à coups de lobbying feutré et de poignées de main stratégiques.

Deux visions. Deux trajectoires. Deux Afriques qui se regardent sans vraiment se comprendre.

Le sommet d’Addis-Abeba met à nu cette schizophrénie continentale : on crie souveraineté le matin, on quémande de l’influence l’après-midi. On rêve d’autonomie, mais on court après les postes internationaux. On veut être libre, tout en cherchant l’approbation des grandes capitales.

La vérité est cruelle : l’Afrique aime les grands discours, mais trébuche souvent sur leur mise en œuvre.

Oui, l’autonomie économique peut cohabiter avec une présence forte dans les institutions mondiales. Oui, la souveraineté politique n’exclut pas la diplomatie. Mais encore faut-il une cohérence, une stratégie, une colonne vertébrale.

À Addis-Abeba, Sonko a montré les muscles. Macky Sall agite les réseaux. Le continent, lui, attend toujours des résultats concrets.

Reste la question, brutale, presque obscène : l’Afrique saura-t-elle enfin transformer ses sommets en leviers, ses slogans en politiques publiques, ses ambitions en réalités mesurables ? Ou continuera-t-elle à tourner en rond dans ses propres conférences, prisonnière de ses contradictions, pendant que le reste du monde avance ?

À ce rythme, Addis-Abeba risque de rester ce qu’elle est trop souvent : un grand théâtre où l’on joue à la puissance, pendant que les peuples, eux, attendent encore le premier acte du vrai changement.

Malick BA