Parti en Italie à la fin des années 1980, Aly Dème fait partie de la deuxième génération d’émigrés originaires de Louga. Dans cet entretien, il revient sur le contexte qui l’a poussé à tenter l’aventure européenne, évoque ses débuts en Italie et livre un regard critique sur les difficultés rencontrées par la nouvelle génération d’émigrés.
Pouvez-vous revenir sur le contexte de votre départ en Europe ?
Il faut savoir que c’est au début des années 1970 que Louga a inauguré l’ère de la migration vers l’Europe. Une période coïncidant un peu avec la fin de la sécheresse des années 1960 qui a impacté les conditions de vie des populations. La région était frappée par le chômage, la crise du secteur agricole, le manque de terres cultivables, l’appauvrissement des sols et la désertification. Il n’y avait rien à faire sur place. Pour s’en sortir, il fallait donc partir. C’est ainsi que Louga a enregistré ses premiers émigrés. Personnellement, je fais partie de la deuxième génération (1980-2000). Je suis arrivé en Europe à la fin de 1988, plus précisément à Faenza en Italie. J’ai totalisé plus d’une trentaine d’années là-bas. Aujourd’hui, j’ai pris ma retraite et je suis revenu au Sénégal, laissant sur place tous mes enfants.
Comment étaient vos débuts en Italie ?
Je dois dire que ce n’était pas difficile. J’ai trouvé sur place des compatriotes africains, sénégalais et surtout beaucoup de Lougatois. Ils m’ont bien accueilli. Aussitôt arrivé, j’ai trouvé du travail dans un établissement industriel. Le reste a été facile. Je gagnais un bon salaire que je partageais avec la famille restée à Louga.
Et tous les deux ou trois ans, je rentrais au Sénégal pour me ressourcer et rester en contact avec le pays. C’était aussi une occasion de voir ce qu’on pouvait faire pour Louga et participer au développement de notre terroir.
Visiblement, vous êtes plus chanceux que la nouvelle génération d’émigrés qui rencontre d’énormes difficultés. Comment l’expliquer ?
Vous avez raison. L’émigration n’est plus ce qu’elle était. Nombreux sont les émigrés qui vivent aujourd’hui des désillusions, leur vie étant complètement bouleversée. Il faut dire qu’à partir de 2000, les choses ont complètement changé. Cette génération d’émigrés, appelons-la la troisième génération, est venue avec une très mauvaise idée : penser qu’on pouvait travailler peu et gagner très rapidement de l’argent. Ce qui était impossible. Mais ils ont quand même forcé les choses, empruntant ainsi une triste voie et se retrouvant dans toutes sortes de trafics. Cela a dégradé notre réputation et eu des conséquences néfastes dans nos rapports avec les communautés d’accueil.
Il y a aussi que la crise de l’emploi un peu partout en Europe a durement impacté les émigrés…
Affirmatif. La crise a eu des répercussions énormes dans la vie des émigrés. Non seulement les postes de travail ont diminué, mais ils sont moins bien rémunérés. En fait, le tout-technologique et la mécanisation ont aussi été très impactants. Là où on prenait 50 émigrés, on n’en prend désormais que 10. Je veux dire que les robots ont favorisé d’énormes pertes d’emplois dans les usines. Beaucoup d’émigrés en ont souffert, se retrouvant au chômage du jour au lendemain, créant des drames sociaux. Bien évidemment, cela s’est aussi ressenti dans les transferts qui ont drastiquement chuté, au détriment des familles. Et cette situation continue encore aujourd’hui. Tout cela fait que l’émigration ne fait plus rêver. Mobiliser cinq millions de francs pour partir est même devenu un gâchis, une grosse perte. C’est écoeurant de voir la situation dans laquelle beaucoup de jeunes se sont retrouvés en Europe. J’ai pitié d’eux. Et c’est tellement triste que rien n’est fait pour les aider à retourner au Sénégal.
Vous dites que rien n’est fait pour aider ces jeunes. Qu’est-ce qui vous le fait dire ?
De petites initiatives ici et là, pas plus. Et pourtant des alternatives existent. Il suffit juste de nous associer et de nous impliquer dans certains projets et programmes pour changer la donne et favoriser le retour de beaucoup de jeunes au Sénégal. Malheureusement, on ne nous écoute pas, on ne nous consulte pas. Même quand vous amenez un investisseur, c’est difficile de trouver un interlocuteur sur place. Beaucoup d’anciens émigrés comme moi ont essayé, cherché et trouvé des partenaires mais, une fois au Sénégal, nous sommes découragés. Avec « Ndiambour Self Help », une association qui regroupe les ressortissants lougatois en Italie et dans les autres pays d’Europe, nous avons construit plusieurs écoles, des structures de santé et financé des projets agricoles. Mais nous n’avons pas encore la reconnaissance nécessaire pour impacter véritablement le développement économique et social de Louga.
Abdoulaye DIALLO
LE SOLEIL