Un Mardi ordinaire, un jour de travail comme un autre. Et pourtant, à Rennes, des centaines de fidèles ont tout laissé pour répondre à l’appel du Mawlid, cette célébration de la naissance du Prophète Mouhamed (PSL). Réunis autour du dahira Hadaratoul Malikya, ils ont rappelé, à leur manière, la force d’un attachement spirituel que ni la distance ni le quotidien ne parviennent à entamer.
Célébrer le Mawlid, c’est se souvenir. De la vie du Prophète, de son message, de son exemplarité, des valeurs de foi et de fraternité qu’il a transmises à l’humanité tout entière. Dans la tradition de la Hadara Malikya, ce rendez vous prend une résonance particulière : il n’est pas seulement un temps de commémoration mais un moment d’enseignement, une occasion de replonger dans une spiritualité tout entière tournée vers l’amour du Prophète. À Rennes, cette édition en a donné une démonstration éclatante.
Il y a vingt ans, le dahira ne comptait qu’une poignée de frères réunis autour d’une même foi. Le chemin parcouru depuis force le respect. Hadaratoul Malikya rassemble aujourd’hui plusieurs centaines de membres, toutes générations confondues, portées par un engagement féminin sans lequel rien ne serait possible. À leur tête, une figure incontournable : la Lionne de Hadaratoul Malikya, Sokhna Amy Thiam, de tous les combats et de toutes les mobilisations. Autour d’elle, des dizaines de femmes discrètes mais indispensables, sur qui repose depuis des années l’organisation du dahira.
Le chiffre ne dit pourtant pas tout. Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont cette communauté a su faire tenir ensemble les générations autour d’un même héritage. Loin du Sénégal, la question de la transmission se pose avec une acuité particulière, et les dahiras y répondent en devenant de véritables lieux de continuité : les anciens y déposent leur expérience, les plus jeunes y trouvent des repères, et la tradition, loin de s’éteindre, continue de se réinventer.
Cette année, Hadaratoul Malikya avait choisi de donner au Mawlid une profondeur particulière. Le thème retenu, « Ensemble, penser et agir par le verbe de l’Unicité (Tawhid) », s’inscrivait dans le prolongement des orientations données par Serigne Babacar Sy Mansour, Khalife général des Tidianes. Un choix exigeant, qui invitait chaque fidèle à interroger sa foi, sa responsabilité et son rapport aux autres, bien au delà de la seule commémoration.
Pour porter cette réflexion, le dahira avait convié l’imam Mouhamed Dicko, figure respectée de l’une des grandes mosquées de Rennes. Son enseignement, d’une grande densité, a captivé une assistance conquise par la clarté de son propos et la profondeur de son analyse. Un parcours qui n’est pas anodin : formé au daara de Fass Touré, ce temple du savoir fondé par Serigne Ady Touré, l’imam Dicko incarne cette chaîne de transmission qui va du Sénégal jusqu’à la diaspora, d’un maître à un disciple, d’une génération à la suivante.
Aux mots ont succédé les chants. Le riche répertoire de Maodo, Seydi El Hadji Malick Sy, dont l’œuvre entière fut habitée par l’amour du Prophète, a résonné dans la salle, porté par des voix qui ont su donner à la soirée une autre couleur, celle d’une spiritualité où se mêlent poésie, louange et savoir.
Prenant la parole pour remercier l’assistance et revenir sur le programme de l’année, Serigne Ibrahima Diouf a tenu, comme à son habitude, à recentrer le propos sur l’essentiel. Infatigable responsable du dahira, il a rappelé la place que tient le Mawlid dans la tradition de Seydi El Hadji Malick Sy et mis en garde contre toute lecture réductrice de cette célébration. « Le Mawlid n’a rien à voir avec le folklore », a t il insisté, appelant les fidèles à ne jamais perdre de vue sa véritable finalité : connaître le Prophète, l’aimer, et approfondir sa foi. À la jeunesse, il a adressé un message clair, celui de fréquenter davantage les dahiras, ces espaces où se conjuguent spiritualité, formation et transmission.
Un message qui prend tout son sens dans la diaspora. En France comme ailleurs, les dahiras ont depuis longtemps dépassé leur seule fonction religieuse pour devenir des lieux de mémoire, où l’on transmet à la fois une foi, une histoire et une culture. Le Mawlid célébré à Rennes déborde ainsi largement le cadre de la ville : il raconte la capacité de toute une diaspora à préserver, loin du pays, des traditions que l’éloignement aurait pu éroder. De Paris à Rennes, de Lyon à Marseille, et dans bien d’autres villes de France, d’Europe et du monde, les communautés sénégalaises continuent d’en faire un grand rendez vous.
Cette fidélité n’a rien d’une nostalgie tournée vers le passé. Elle est le signe d’une transmission bien vivante, portée par une diaspora qui ne se contente pas de regarder vers le Sénégal mais qui écrit, à sa manière, un nouveau chapitre de cette histoire religieuse, avec ses propres réalités et ses propres défis.
Née il y a vingt ans de la volonté de quelques frères, Hadaratoul Malikya rassemble aujourd’hui plusieurs centaines de fidèles, hommes et femmes confondus, où les générations se croisent et où le savoir continue de circuler sans interruption. C’est sans doute là la plus belle leçon de ce Mawlid. En ce Mardi que rien ne prédestinait à un tel rassemblement, des centaines de fidèles ont choisi de se retrouver pour célébrer la naissance du Prophète, écouter un enseignement, chanter les louanges de Maodo et se souvenir de ce que signifie, au fond, cette commémoration.
Se rassembler ainsi, ce n’est pas seulement marquer un événement vieux de quatorze siècles. C’est affirmer que l’héritage du Prophète demeure vivant, que le savoir doit continuer à circuler, et que la spiritualité peut traverser les frontières sans jamais s’affaiblir. À Rennes, Hadaratoul Malikya l’a démontré avec force : le Mawlid est bien une célébration de la naissance du Prophète, mais c’est aussi et surtout un rendez vous avec la connaissance, la foi, la mémoire et la transmission. Portée avec cette constance par des hommes et des femmes de la diaspora, cette transmission dépasse le simple héritage. Elle devient une responsabilité, léguée aux générations qui viennent.
Malick Sakho